Messe de saint Grégoire

Centre de la France (Boubonnais ?), dernier quart du xve siècle.

Huile sur bois (tilleul ou peuplier?), dessin sous-jacent.

Dim. 37,5 x 24 cm.

Fragment de statue-colonne monté sur piédouche

(Fentes superficielles, quelques trous d'insectes xylophages.)

Au dos : "École française du XVe siècle".

La Messe de saint Grégoire, vendue le 15 décembre dernier sous le marteau de Maître Hubert Deloute à Amiens, se présente sous la forme d’un petit panneau peint à l’huile attribué à l’école française du XVe siècle et dont la valeur est estimée entre 3000 et 5000 euros. Ce tableau de dévotion se distingue d’autres œuvres traitant du même sujet par une composition sobre, parfaitement équilibrée. La finesse des traits du visage de saint Grégoire témoigne d’une certaine familiarité de son auteur avec les œuvres de Jean Hey, le fameux peintre des Bourbon.

Étude technique et matérielle

L’examen visuel permet de reconstituer les étapes de confection de ce panneau de bois tendre, peut-être du tilleul (ou peuplier), peint à l’huile et préalablement enduit d’une couche blanche. La composition a été tracée au pinceau sur la sous-couche préparatoire avant d’être mise en couleurs. Les contours appuyés des mains et du visage du saint pape en témoignent. On appréciera le modelé de son visage ainsi que les jeux d’ombre et de lumière qui animent son vêtement dans une technique proche de la grisaille.

Saint Grégoire est agenouillé devant l’autel. A sa gauche, sur l’emmarchement, se distingue une silhouette passablement effacée. La lampe de Wood révèle le dessin d’un ange recouvert par la couche de peinture grise, de la couleur de l’autel, sans grattage ni repeint. Il s’agit d’un changement de parti en cours de réalisation.

Étude iconographique

Le thème iconographique de la Messe de saint Grégoire met en scène le Christ de pitié dans un contexte liturgique. Il puise sa source dans une tradition orale selon laquelle le pape Grégoire aurait eu la vision du Christ en Homme de douleurs au moment où il célébrait l’Eucharistie dans la crypte de l’église Sainte-Croix-de-Jérusalem à Rome. Le récit, forgé à la fin du XIVe siècle autour d’une icône byzantine censée représenter la vision grégorienne – c’est-à-dire le Christ à mi-corps, adossé à la croix, la tête inclinée, les yeux clos et les mains croisées laissant voir les stigmates –, ne fut rédigé qu’au siècle suivant. Il fut alors largement relayé dans toute l’Europe à travers la diffusion de placards d’indulgences imprimés et illustrés : qui contemplerait l’imago pietatis en récitant quelques Pater et Ave se verrait accorder jusqu’à plusieurs dizaines de milliers d’années d’indulgences.

La formule iconographique de la Messe de saint Grégoire, constituée autour des figures essentielles du Christ et du saint pape séparés par l’autel, s’est enrichie de motifs évocateurs de la Passion. Image du rituel eucharistique, elle réaffirme la présence réelle du corps et du sang du Christ dans l’hostie et le vin de messe proclamée lors du quatrième concile de Latran (1215). Le pape Grégoire est donc rarement représenté seul. Il est généralement accompagné de divers témoins, les clercs qui l’assistent et les fidèles, tandis que la scène est située dans un décor architecturé. Font exception certaines images de dévotion par souci de lisibilité ou d’économie. Le fond architecturé est souvent remplacé par un fond uni dans les plaques funéraires ou dans les initiales enluminées des missels, plus fréquemment encore dans les gravures qui accompagnent les indulgences. Il demeure en revanche exceptionnel que le pape soit, comme on le voit dans le tableau, représenté seul ou accompagné d’un ange thuriféraire.

Le peintre du panneau a divisé son tableau en deux parties. Au registre supérieur, le Christ se détache sur un fond rouge, surgissant du tombeau, les bras ouverts, entouré des instruments de la Passion (la croix, la lance, la colonne de la flagellation, le fouet, les dés avec lesquels on joua sa tunique, les clous, la pince, le marteau) ainsi que du coq du reniement de Pierre et de la bourse aux deniers de la trahison de Judas évoquant les épisodes douloureux de la semaine sainte. La moitié inférieure, décorée d’un motif en damier, accueille Grégoire sans sa tiare mais nimbé d’or à l’image du Christ. L’autel eucharistique fait le lien entre les deux registres. Il est recouvert d’une nappe sur laquelle sont disposés un livre ouvert et deux pique-cierges de part et d’autre du calice et de l’hostie. La composition met l’accent sur la diagonale formée par l’alignement de saint Grégoire avec l’hostie, le calice et le Christ dans un puissant raccourci qui a pour effet de creuser l’espace du tableau. La figure du saint pape vu de trois quart dos occupe le quart inférieur droit du panneau ; elle accompagne l’œil jusqu’au corps meurtri du Christ, qui marque l’axe médian de la composition, dans le quart supérieur de l’image. L’ange thuriféraire aurait détourné l’attention du spectateur.

Le peintre a puisé son inspiration dans les gravures allemandes de la deuxième moitié du xve siècle. Une telle association du pape avec un ange thuriféraire ne se rencontre, dans l’état actuel des connaissances, que dans une série de gravures illustrant des indulgences. Ce sont sept variantes de la même scène, imprimées dans le sud de l’Allemagne autour des années 1470. On trouve une seule image représentant le pape seul face au Christ. Cette gravure, imprimée dans la région d’Augsbourg entre 1465 et 1475, reproduit l’image d’un tableau de dévotion avec son cadre dans une composition inversée par rapport à celle du panneau (Schreiber, n° 1486). Elle reproduit une image de dévotion privée, probablement disponible sur les étals des marchands.

Étude stylistique

Si la composition générale de l’image et la figure presque dansante du Christ sanguinolant sont empruntés aux modèles gravés, le choix des Arma christi revient au peintre. Le nombre d’instruments représentés aussi bien que leur disposition varient d’une image à l’autre sans que cela ne tire à conséquence. Le peintre du panneau a soigneusement disposé les éléments les uns par rapport aux autres, de part et d’autre de l’axe médian du tableau. La colonne fait écho à la confession de l’autel, la tenaille au marteau, les dés à la bourse, l’échelle à la lance, à la faveur d’une composition quasi-symétrique. Un tel schéma de composition est plus proche des préceptes classiques de la Renaissance italienne que de l’esprit médiéval qui anime ces images traditionnellement foisonnantes de détail.

Une certaine rondeur caractérise en outre le vêtement liturgique du saint pape. Le chasuble pourpre est largement ouvert sur la soutane blanche qui tombe en plis souples sur le sol. L’abandon des plis cassés, pourtant plébiscités dans les gravures allemandes, témoigne de l’ouverture du peintre à des courants artistiques méridionaux. La façon très particulière qu’il a de marquer l’os zygomatique du visage de saint Grégoire évoque, sans doute possible, l’art du Maître de Moulins. Dans le Triptyque de la Vierge en Gloire adorée par Pierre de Bourbon et Anne de France, le visage de sainte Anne au zygomatique saillant ou les mains longilignes du duc jointes en prière présentent des caractéristiques similaires que l’on retrouve dans le lourd drapé amorti en plis souples du donateur (Moulins, cathédrale Notre-Dame).

Le Maître de Moulins, que la critique s’accorde généralement à identifier avec Jean Hey, est un peintre originaire des anciens Pays-Bas. Il entra au service du cardinal de Bourbon à Lyon, en 1482, puis de son frère le duc Pierre II de Bourbon en 1488, qui lui commanda le fameux Triptyque de la Vierge en Gloire, dit aussi Triptyque de Moulins, réalisé vers 1498-1500. Le duché de Bourbon était alors l’un des principaux foyers artistiques du royaume de France, aux confins des influences nordiques et italiennes, dominé par la personnalité de Jean Hey.

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Le peintre anonyme de la Messe de saint Grégoire semble avoir été fortement impressionné par la manière du peintre des Bourbon, soit qu’il ait été actif dans son entourage soit qu’il ait eu connaissance de ses œuvres. Son tableau, qui revisite brillamment un thème diffusé par les gravures allemandes autour des années 1470, doit donc être daté de la fin du xve siècle.

 

Orientation bibliographique et ressources numériques

France 1500 : entre Moyen Âge et Renaissance. cat. expo. (Paris, Grand Palais), Paris, 2010.

Borchgrave d’Altena J. de, « La messe de saint Grégoire : étude iconographique », Bulletin des Musées royaux de Belgique, 1959, p. 3-34.

Lentes Th., Die Gregorsmess – eine bildwissenschaftliche Datenbank, 2004 (base de données hébergée sur le site de l’Université de Münster : http://gregorsmesse.uni-muenster.de/home.html).

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